CARL ORFF ET LA MUSIQUE

par Louise Morand

Né à Munich en 1895, Carl Orff est un musicien essentiellement autodidacte. En 1925, il participe à la fondation de la Güntherschule , une école de danse dirigée par Dorothee Günther. Cette artiste, impliquée également dans le domaine de la peinture, du théâtre et de la littérature, tente de créer une éducation par le mouvement organique. Inspirée de Dalcroze, Laban et de la gymnastique Mensendieck, elle professe un art où la danse naît de la musique et la musique de la danse.

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Carl Orff participe à l’expérience. Il y voit l’occasion de développer une véritable éducation artistique.

 

Avec Gunild Keetman, une élève devenue professeur à l’école Günther, il crée les musiques qui accompagnent la troupe des danseuses.

Il intègre le xylophone et la flûte à bec avec d’autres percussions. La musique se veut primitive, essentielle. Il tente de retrouver l’esprit des danses rituelles. La fonction primordiale revient au rythme, facteur d’équilibre entre sentiment et intellect. Il procède par des formules mélodiques simples, des récitatifs, des ostinatos envoûtants, une harmonie pentatonique archaïque.

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Durant la deuxième guerre mondiale, la Güntherschule est confisquée par les Nazis puis détruite dans un bombardement. Mais le répertoire développé par Orff et Keetman servira à une série d’émissions de radio visant à promouvoir la musique pour les enfants.

 

Cette émission connaîtra un immense succès jusqu’en 1953. Gunild Keetman sera engagée au Conservatoire Mozarteum de Salzburg pour enseigner à des jeunes âgés entre huit et dix ans. Devant la demande croissante, Klauss Becker se lance dans la construction d’instruments Orff. Il nomme sa compagnie “Studio 49”.

En 1950 la musique créée par Orff et Keetman est publiée aux Éditions Schott en cinq volumes intitulés Musique pour enfants (titre original allemand : Orff-Schulwerk – Musik für Kinder ). Ces volumes ont été traduits et adaptés en anglais par Doreen Hall et Arnold Walter et en français par Jos Wuytack et Aline Pendleton-Pelliot. Trois ans plus tard, Keetman fait une démonstration de son travail avec des enfants lors d’un congrès international. C’est la consécration. Les pièces de Orff et Keetman seront enregistrées en 1956 et 1957 sur étiquette Columbia. Les textes seront traduits en plusieurs langues. La pédagogie Orff/Keetman s’imposera rapidement dès lors sur tous les continents.

LE CHAPITRE ORFF-QUÉBEC

par Louise Morand

Le développement de la pédagogie Orff au Québec est indissociable de la vie et l’oeuvre de Soeur Marcelle Corneille. Pédagogue formée pour l’enseignement et pianiste diplômée de l’École Normale de Musique de l’Institut pédagogique de Montréal, elle est chargée par sa communauté, la Congrégation de Notre-Dame, d’organiser le programme d’études de celles qu’on appelait à l’époque les “jardinières d’enfants”.

Dans le Québec de l’après-guerre, la pédagogie pour le préscolaire et l’éveil musical est encore pratiquement inconnue. Soeur Marcelle reçoit la même année, des éditions Magnard de Paris, à titre d’information, la première publication du volume de Maurice Martenot sur l’éveil des facultés musicales chez l’enfant. Les idées exprimées la rejoignent d’une façon particulière. L’été suivant, elle s’inscrit au Royal Conservatory de Toronto où Doreen Hall venait d’introduire la pédagogie Orff.

À son retour, soeur Marcelle achète les instruments et commence à appliquer ces pédagogies nouvelles avec les groupes d’enfants et les futures enseignantes de l’Institut Pédagogique de Montréal. Plus tard, elle se rend à Genève pour suivre une formation en pédagogie Dalcroze, à Paris pour travailler avec Maurice Martenot et en Hongrie pour s’initier au système de formation musicale mis en place par Zoltán Kodály. Elle fait ensuite des stages aux États-Unis, elle approfondit les principes psychopédagogiques d’Edgar Willems et de la doctoresse Maria Montessori. Pour elle, il n’y a pas qu’une seule approche qui soit valable.

Soeur Marcelle assure la direction de l’École Normale de musique de 1957 à 1976. Cette institution est reconnue comme un centre d’excellence en pédagogie musicale à Montréal. Chaque année, de grands pédagogues européens viennent offrir des formations à l’invitation de soeur Marcelle : Maurice Martenot, Maurice Corneloup, Marguerite Croptier, Jacotte Ribière-Raverlat, Miklós Takács, Jos Wuytack et Jacques Chailley.

Avec la “révolution tranquille”, au début des années '60, le Québec traverse une période d’intenses bouillonnements d’idées. Le gouvernement de Jean Lesage entreprend de laïciser l’éducation. Le rapport Parent (1960) annonce la fin des Écoles Normales et du cours classique (les CEGEPS seront créés en 1966). Soeur Marcelle participe à la construction de cette société nouvelle. Elle est membre de comités sur l’enseignement musical que dirige Georges Little au nouveau Ministère de l’Éducation. Elle rédige un chapitre de l’important rapport Rioux sur l’enseignement des arts (1967). La musique ne fait pas encore partie des programmes d’études des écoles publiques au primaire, mais la formation des maîtres s’organise. En 1964, Myriam Samuelson anime la première session de formation en pédagogie Orff à l’École Normale de musique. Le cours s’adresse aux membres de la FAMEQ (la Fédération des Associations de Musiciens Éducateurs du Québec, fondée par Georges Little en 1967). Lors de la création de l’UQAM en 1969, Soeur Marcelle assure la transition entre la formation développée à l’École Normale de musique et le programme universitaire de la nouvelle université du Québec à Montréal. Elle enseigne les pédagogies Orff et Martenot et introduit les pédagogies de Dalcroze et de Kodály dans le programme du Baccalauréat en enseignement de la musique. Elle travaille à la création de l’École Préparatoire de Musique de l’UQAM dont elle prendra la direction en 1976 et qui sera reconnue par le conseil d’administration de l’UQAM en 1978.

 

C’est en 1980 que Doreen Hall incite soeur Marcelle à fonder au Québec un chapitre de l’Association Carl Orff – Musique pour enfants. L’association voit le jour officiellement le 13 décembre de cette même année. Le premier conseil d’administration compte trois membres : soeur Marcelle Corneille, Lise Champagne-Lachapelle et Eliane Nugeant. Dès 1984, la jeune équipe prépare le congrès biannuel de l’Association qui se tient sur le campus de l’UQAM. Mario Duchesne y est invité ainsi que des élèves de l’École Nationale de Danse et de l’École Le Plateau. Le chapitre grandit très rapidement. Le rayonnement de la pédagogie Orff continue à l’UQAM avec Chantal Dubois (à partir de 1992) et s’étend à l’Université Laval à Québec et à l’Université de Sherbrooke avec Guylaine Myre et également Chantal Dubois. En 2002, Montréal est pour la seconde fois l’hôte du congrès national Orff. À cette occasion, soeur Marcelle reçoit un certificat en tant que Membre Honorifique du Forum Orff-Schulwerk de Salzbourg.

Le chapitre du Québec de l’Association Carl Orff – Musique pour enfants demeure aujourd’hui une ressource importante en pédagogie musicale. En plus des publications et des ateliers offerts à ses membres, des liens ont été créés avec la FAMEQ afin de développer en partenariat des événements pour stimuler l’éducation musicale au préscolaire et au primaire.